Vous vous en foutez certainement, mais c’était mon anniversaire dimanche dernier. Une période toujours synonyme de joie pour moi, vu que j’associe toujours le début du mois de novembre à la fête, à quelques petits cadeaux et à pleins de messages cools de la part de mes ami(e)s. J’ai donc entamé la semaine dernière avec plein de paillettes dans les yeux et un état d’esprit d’enfer. Pourtant, j’ai bien vite déchanté… car ma foi en l’humanité a été mise à rude épreuve.

Strike one: certaines réactions absurdes au hashtag #MeToo dont j’ai déjà parlé ici.
Strike two: une grosse partie des commentaires que j’ai lu sur « l’affaire » Lamin Fatty, un requérant d’asile gambien décédé dans une cellule lausannoise (un conseil: évitez de lire les com’ des articles… sometimes ignorance is the best form of self-care).
Strike three: j’apprends que dire le mot « nègre » au Parlement de la ville de Berne (on parle donc d’une institution cantonal, qui a un pouvoir législatif) est tout à fait légal.

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Pour en savoir plus sur les faits, vous pouvez lire cet article du Temps Un élu UDC scandalise en parlant de « nègres », ainsi que la conclusion de cet affaire Erich Hess avait le droit de parler de « nègres » (la formulation « avait le droit » me reste bien en travers de la gorge d’ailleurs…). On notera que les journalistes mettent le mot nègre entre guillemets, ce qui montre d’emblée qu’il est à manipuler avec précaution (voire à ne pas manipuler du tout s’il vous plaît, merci).

Une chose pour commencer: comme à chaque fois qu’on parle de racisme, on a tendance à mélanger l’aspect « moral » (lié à la notion d’offense dans ce cas précis) et l’aspect légal, lié ici à la loi suisse anti-racisme (et à ces failles). Dans un cas comme dans l’autre, on est face à un sacré problème dans cette affaire. On ne va pas se leurrer; comme illustré par l’article du Temps, la notion de respect semble manquer cruellement à de nombreux membres et sympathisants de l’UDC. On sait tous que ce parti adore flirter avec (ou dépasser) les limites du « politiquement correct » en matière d’insultes ou de provocations envers les étrangers, les femmes, ou tout autre catégorie de personnes qui leur pose problème.

Il n’empêche que tout dans cette histoire me dérange et me blesse profondément. Je ne vous cacherais pas que j’ai eu envie d’insulter publiquement notre nouvel ami. Puis je me suis rappelée que si je le faisais, la loi le protégerait lui (cf. l’article 173 du Code pénal Suisse). Ironique, non?

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Donc analysons plutôt ce qui a été dit, fait et finalement « jugé ».

Lors d’un débat sur la revalorisation d’une zone bernoise située près d’un centre alternatif, notre cher Erich a dit ceci: «Jour après jour on y voit principalement des Nègres en train de dealer». Surprise et consternation. Enfin, surtout (et peut-être exclusivement?) pour les Jeunes Verts qui ont décidé de porter plainte.

Alors, on sait qu’Erich aurait pu utiliser – au choix – le terme de noirs, d’africains, d’afro-descendants, de gens de couleur ou de blacks en dernier recours. Etait-ce donc un dérapage? Une sortie non-contrôlée? Ben non. Selon ses propres termes, il s’est demandé s’il avait le droit d’utiliser le terme « nègre » avant de l’employer. Il y a donc bieeeeeeeeeen réfléchi. Et vu la teneur du discours, on pourrait s’imaginer, sans risque de vraiment se tromper, qu’il n’apprécie pas plus que ça les dealers et que son vocabulaire reflète peut-être un certain mépris pour ces personnes. Si c’est le cas, on est bien dans l’utilisation d’un terme péjoratif, dans ce cas lié à « la race » des personnes visées par ledit commentaire.

Je ne vais pas ici vous faire un cours d’histoire pour vous expliquer pourquoi le mot « nègre » est insultant lorsqu’il est utilisé par un-e blanc-he pour désigner une personne afro-descendante. Je suis sûre que vous savez tous faire une recherche sur Google et/ou ouvrir un livre. Pour exemple, ça n’est jamais arrivé que quelqu’un me traite de négresse de manière « sympathique » ou non-blessante. Et ce n’est certainement pas à Erich, membre d’un parti connu pour ses tendances xénophobes, de décider si ce terme est offensant ou pas.

Prenons maintenant quelques minutes pour défoncer ses arguments et ceux invoqués par le Ministère public (en réponse à la plainte):

1. Le mot Neger vient de l’espagnol negro, qui veut dire noir.
Rien dans la biographie d’Erich Hess ne laisse penser qu’il a un quelconque lien avec la langue espagnole. De plus, noirs ou Africains sont des mots qui, à ma connaissance, existent aussi en allemand. #YouTriedIt

2. Si le terme choque peut-être en ville de Berne, «il est encore utilisé de manière courante à la campagne».
Premièrement, il faut arrêter de nous faire croire que le mot « campagne » est forcément synonyme de « rétrograde ». Ça en devient insultant pour eux. Les campagnards ont aussi accès à internet, vont aussi à l’école et, ô surprise, voyagent aussi. Et s’ils/elles utilisent toujours ce type d’expressions en 2017, ce n’est certainement pas par ignorance, mais bien de manière volontairement injurieuse. Donc, cet argument ne sert à rien.

3. …en Suisse, le terme est « passé dans le langage quotidien » et n’est pas utilisé de manière blessante.
Sérieusement, dans quelle Suisse vit Erich Hess? Et dans le « langage quotidien » de qui? Des racistes? Des xénophobes? Des membres de l’UDC? Existe-t-il une autre Suisse dans un univers parallèle qui me serait inconnu? #AskingForAFriend

3. Le terme est présent dans des chansons pour enfants ou encore dans le titre du livre d’Agatha Christie (Les Dix petits nègres), il faut relativiser.
« Les Dix petits nègres » a été publié… en 1939. Pour écrire son roman, Agatha Christie s’est basée sur une comptine écrite… en 1869. Contexte: 1869, c’est 3-4 ans après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Il faudra encore près de 100 ans avant que la discrimination raciale soit interdite. Et est-il nécessaire de rappeler qu’en 1939, l’empire britannique a toujours beaucoup de colonies en Afrique? Donc baser son argumentaire sur des oeuvres écrites pendant des périodes (post-)esclavagistes ou coloniales pour prouver qu’on n’est pas si raciste que ça, c’est un peu con. Et le racisme ne se RELATIVISE PAS, bordel!

4. Et pour finir, d’après l’ordonnance du Ministère public bernois, qui a prononcé une non-entrée en matière pénale:
Dans une démocratie, il doit être possible de critiquer le comportement de certains groupes de population. En utilisant un terme insultant? Et surtout… on parle des noirs ou des dealers là?

Pour qu’il y ait atteinte à la dignité ou discrimination au sens de la norme antiracisme, il ne suffit pas d’exprimer un jugement peu flatteur. Qu’est-ce qui est peu flatteur? Le fait d’être traité de « nègre » (si oui, c’est donc bien que le terme est péjoratif) ou le fait d’être un dealer? Entre nous, je ne crois pas que les dealeurs aient à coeur que leur activité soit considérée comme flatteuse ou valorisante.

En l’occurrence, M. Hess n’a pas dit que tous les noirs sont des trafiquants de drogue.
Ben bravo à lui. J’imagine qu’on va aussi devoir lui faire une standing ovation pour ça… 

De surcroît, ses déclarations étaient fondées sur des bases objectives: il est de notoriété publique qu’à la Schützenmatte, un nombre important de dealers africains vendent de la cocaïne et de la marijuana. À priori, c’est pas ça qu’on remet en cause. Pour la 85ème fois: le problème, c’est l’utilisation du terme « nègre » dans son discours.

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En résumé, je pense qu’on nous prend pour des cons… et des citoyens de seconde classe qu’on peut vraisemblablement insulter en toute impunité. Et ça… ça me fout la rage.

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